Passerelle Ducrot

HISTOIRE D'UNE ÉLÉGANTE HABILLÉE DE FER

 

L'élégante passerelle Ducrot vient de reprendre du service après s'être refait une beauté. L'occasion de fouiller dans les archives municipales pour retrouver l'histoire de cet ouvrage d'art donnant un accès des plus plaisant à nos quartiers, entre la rue du Général Ducrot et le boulevard Paul Déroulède.

Nous sommes en 1888, lorsque les propriétaires du secteur décident d'adresser une missive commune à la municipalité de l'époque pour demander la construction d'une passerelle piétonnière en fer sur l'Ill ("aux frais de la Ville", est-il précisé).

Dans cette pétition avant l'heure, quelque soixante-quinze signataires réclamants font connaître aux autorités le détour qu'ils sont contraints de faire pour traverser la rivière, jusqu'au "pont aux Ânes ", aux environs de l'Eglise Saint Paul.

Précisons que le pont aux Ânes, aujourd'hui disparu, n'était point dénommé ainsi en raison des aptitudes intellectuelles des riverains, mais parce que sa largeur permettait le passage d'un âne ; il était pourvu d'une sorte de pont-levis permettant le passage des bateaux.

Et le message est bien passé, car dans la foulée la municipalité lance un appel d'offres pour la construction d'une passerelle métallique sur l'Ill à proximité de la Porte de l'Ill, qui est remporté par la maison Quiri et Cie de Schiltigheim.

Pour un coût total de 20 000 marks (sur un devis initial de 16 000), la nouvelle passerelle enjambe délicatement l'Ill en 1889.

Soit la même année de naissance qu'une grande dame de fer un peu plus connue, la tour de Gustave Eiffel, et que le plus long pont métallique du monde à l'époque, sur le Firth of Forth en Ecosse.

 

Car nous nous trouvons alors au sortir de la grande "révolution industrielle" qui vit en particulier l'essor de l'architecture du fer. L'usage du fer pour la construction des ponts commence avec le pont parisien d'Austerlitz, sous le Premier Empire, jusqu'à devenir usuel à la fin du 19e siècle.

Un constat au passage, dont pourraient s'inspirer certains contemporains aux oeuvres se voulant révolutionnaires : la révolution industrielle a su construire en alliant le solide et la grâce, le sérieux et l'esthétique.

La première appellation de l’élégante fut "passerelle de la Porte de l'Ill" en raison de la présence, à proximité, d'une porte dans les fortifications allemandes de la ville aujourd'hui démantelées (à côté se tenait le bâtiment d'octroi, toujours en place rue Lauth).

En 1919 il s'en faut de peu que la passerelle ne parte à la ferraille, la Ville projetant de la remplacer par "un pont-route en béton armé", projet heureusement abandonné.

En 1927 elle est rebaptisée passerelle Ducrot, quelques années après que la rue sur laquelle elle débouche eût pris le patronyme de ce général.

Le général Auguste-Alexandre Ducrot (1817-1882) fut commandant de la 6e division militaire à Strasbourg de 1865 jusqu'à la guerre de 1870, au cours de laquelle il prit un temps la succession de Mac-Mahon à la tête de l'armée, et fut fait prisonnier par les Prussiens à Sedan avant de s'évader dans des conditions rocambolesques.

A noter que Paul Déroulède (1846-1914), écrivain et homme politique qui donne son nom au boulevard qui débouche de l'autre côté de la passerelle, fut lui aussi capturé en 1870 et s'évada également.

Pour terminer sur l'histoire de cette passerelle : jadis née pour éviter un détour, elle mérite aujourd'hui le détour. Uniquement pour le plaisir de l'emprunter.

 

Jean-Luc DÉJEANT, novembre 2008, avec le concours passionné de Maurice MOSZBERGER, co-auteur du Dictionnaire historique des rues de Strasbourg, pour la traduction des archives en allemand gothique, et l'avis éclairé de Pierre DEUTSCH, de la Société des Amis du Vieux Strasbourg.